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  • Lisa Otjacques

Réponse de Thomas C

Ce que nous vivons actuellement nous questionne sur notre mode de vie. Il y avait un avant, il y aura un après. Dès à présent, Thomas C. dresse un état des lieux.


©Lisa Lesourd


"La Nature revit, notre Terre se réjouit de notre absence, et comme un dernier signe de notre impuissante faiblesse, les oiseaux et les abeilles profitent d’une terre qu’elles savent fragiles. "


Lisa, ma colocataire de confinement,

Comme je salue ton initiative. A force de tourner en rond, dans le noir, dans cette obscurité sale et opaque, on ne sait plus délier le nord du sud, le vrai du faux, le blanc du noir. Alors, quel bien, de sentir que nous avons des frères et sœurs qui partagent notre confusion, notre douleur, notre amertume. Bien plus encore, malgré tout l’espace que j’avais, malgré cette ligne temporelle qui n’a de cesse que s’allonger, je n’avais jamais pris le temps de m’arrêter pour écrire. Alors, merci, ma colocataire, de me forcer à le faire.

Je passe le plus clair de mon temps devant ce carré catastrophisant, qui ne se lasse jamais de colporter les nouvelles délabrées d’un front amoindri. Comme hypnotisé par ce kaléidoscope de mauvais présages, je me noie dans l’anxiété qu’elle me provoque. Dans mon bain d’émotions, le bonheur se fait doucher par les élans maléfiques de ce petit rectangle plat. On n’y échappe pas. Si tant est qu’on veuille l’éteindre, son petit frère nous rappelle à notre devoir, en nous bombardant notifications sur notifications, catastrophes après catastrophes, cataclysmes suivant cataclysmes. Par bulles d’oxygène éphémères, en pointes discrètes mais salvatrices, on distille des pastilles de bonheur. Des miettes. Voilà ce qu’il nous reste aujourd’hui : des miettes. Des miettes d’un monde que l’on a usé, qui, sur ses rotules, nous a suppliés de ralentir, d’arrêter notre intangible fuite vers l’avant, mais que nous avons ignoré avec le plus grand dédain. Voilà donc que l’on se plaint de récolter les graines que nous avons semées. Ces petites bulles dont tu parles, elles résident, je le souhaite, dans l’espoir naïf que je porte à ce qui se passera après. Crois-tu que nous en aurons fini de cette course insensée vers l’avant ? Crois-tu que nous garderons en mémoire ces journées sans fin de confinement, cette pause irrespirable de notre rythme effréné ? De tout cœur, je le souhaite. Mais aussi frêle et fragile que des bulles de savon, cet espoir s’amenuise au fur et à mesure que le temps s’égrène. Que restera-t-il alors, de ce monde que nous avons sciemment détruit ? Continuerons-nous de consommer à outrance, de scier la branche sur laquelle nous sommes assis ? Lisa, ma colocataire de confinement, en finirons-nous un jour de ces interminables sauts de puce ? Saurons-nous nous montrer dignes de ce que la terre nous donne et pourrons-nous dépasser les limites débiles de notre nature ? Infaillibles n’est pas le mot qui nous décrit le mieux et je le regrette tellement. Cependant, je continue de croire que nous savons apprendre et que cette aventure, aussi douloureuse fut-elle, sera notre puits de connaissance pour le monde qui s’en vient. Que l’Homme se terre dans son mensonge et sa méconnaissance n’empêchera jamais la Terre de reprendre ses droits. Nous le voyons maintenant : des poissons à Venise, des roses en avril. En Chine, ils voient pour la première fois la couleur azure du ciel qui leur sourit. Plus d’avion, plus de voiture, plus de pollution. La Nature revit, notre Terre se réjouit de notre absence, et comme un dernier signe de notre impuissante faiblesse, les oiseaux et les abeilles profitent d’une terre qu’elles savent fragiles. Peut-être est-ce pour cela, qu’elles la respectent tant. Parce qu’elles en connaissent la faiblesse, elles apprécient les sons qui tintinnabulent à leurs oreilles. Elles savent la Terre, car elles la font. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons la preuve de notre propre inutilité. Un monde sans abeille meurt. Un monde sans fleur s’assombrit. Un monde sans arbre suffoque. Un monde sans homme… renaît.


Thomas C



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© 2023 par l'Amour du livre. Créé avec Wix.com / Photos : Lisa Lesourd